Par Alain Mbe | Février 2026
Il arrive que l’actualité nous gifle. Un drame, une mère, trois enfants, une vie brisée. Et derrière les faits, une question lancinante qui refait surface : jusqu’où sommes-nous responsables de notre propre santé mentale ? Cette question est inconfortable, parce qu’elle bouscule notre confort de victimes ou d’observateurs. Pourtant, elle mérite d’être posée frontalement, avec honnêteté et sans complaisance.
Nous vivons dans une époque paradoxale. Jamais les ressources sur la santé mentale n’ont été aussi accessibles — livres, podcasts, thérapeutes, vidéos en ligne — et pourtant, jamais autant de personnes n’ont semblé souffrir en silence, enfermées dans des schémas destructeurs hérités d’un passé qu’elles n’ont pas choisi mais qu’elles refusent, consciemment ou non, de travailler.
L’enfant ne choisit pas. L’adulte, si.
Commençons par une vérité fondamentale : aucun enfant ne choisit les traumatismes qu’il reçoit. Pas plus qu’il ne choisit ses parents, son milieu social, les violences qu’il subit ou les silences qui l’étouffent. L’enfant est, par définition, dépendant et vulnérable. Sa santé psychologique se construit — ou se fracture — dans un environnement qu’il ne maîtrise pas.
C’est précisément pour cela qu’il est relativement aisé de conduire un enfant en consultation. Il dépend de nous. Il nous fait confiance. Il n’a pas encore développé les défenses de l’ego adulte. Un parent attentif peut détecter des signaux d’alarme — repli sur soi, comportements inhabituels, angoisses inexpliquées — et agir. Le pédopsychiatre, le psychologue scolaire, le thérapeute pour enfants : autant de recours que l’entourage peut activer sans que l’enfant en ressente une honte particulière.
Mais l’enfant grandit. Et quelque chose change alors profondément.
L’adulte, lui, a la capacité de réfléchir, d’analyser, de choisir. Il dispose d’une autonomie que l’enfant n’avait pas. Et c’est précisément cette autonomie qui fonde sa responsabilité. Pas une responsabilité punitive, pas une culpabilisation, mais une responsabilité dans le sens noble du terme : la capacité à répondre de soi-même, à se reconnaître comme l’acteur principal de sa propre vie intérieure.
Les traumatismes non résolus : un héritage que l’on peut choisir de transformer
La psychologie contemporaine nous enseigne que beaucoup de nos réactions d’adultes — nos peurs, nos colères, nos schémas relationnels, nos tendances à l’autodestruction — sont les échos de blessures anciennes non traitées. Un abandon vécu à cinq ans peut se rejouer à trente-cinq dans chaque relation amoureuse. Une humiliation subie en classe peut alimenter des décennies de manque d’estime de soi. Ce n’est pas une fatalité, c’est un mécanisme.
Et c’est là que la responsabilité de l’adulte entre en jeu. Comprendre que nous ne sommes pas nos traumatismes, mais que nous pouvons les reproduire indéfiniment si nous ne faisons rien pour les reconnaître et les traiter. Le passé explique, il n’excuse pas. Il donne du sens à qui nous sommes devenus, sans pour autant nous condamner à rester figés dans cette identité blessée.
Les relations précédentes fonctionnent de la même manière. Quand une rupture douloureuse n’est pas pleurée, digérée, comprise, elle entre dans nos bagages et colore toutes les relations suivantes. On commence à voir des trahisons là où il n’y en a pas. On sabote ce qui pourrait fonctionner. On s’accroche à ce qui nous détruit. Non par masochisme conscient, mais parce qu’un travail intérieur essentiel n’a pas été fait.
Pourquoi l’adulte résiste : la délicate question du jugement
Si la responsabilité individuelle est aussi fondamentale, pourquoi tant d’adultes évitent-ils de consulter ? La réponse tient en un mot : la peur du jugement. Suggérer à un adulte qu’il pourrait bénéficier d’un suivi psychologique, c’est souvent le placer dans une position qu’il perçoit comme humiliante. Comme si consulter équivalait à admettre une faiblesse, une défaillance, une folie.
Ce mécanisme est encore plus complexe dans certains contextes culturels où la santé mentale est un sujet tabou, traité dans le meilleur des cas avec bienveillance mais ignorance, dans le pire des cas avec mépris ou stigmatisation. Dans ces environnements, dire à quelqu’un « je pense que tu devrais voir un professionnel » peut être vécu comme une insulte, une accusation de déséquilibre ou de faiblesse.
L’entourage se retrouve alors dans une position délicate : comment exprimer une inquiétude sincère sans déclencher une réaction défensive ou un rejet ? Il n’y a pas de recette universelle, mais quelques principes peuvent guider. Parler de soi plutôt que de l’autre : « J’ai l’impression que tu portes beaucoup de choses en ce moment, moi j’ai trouvé que parler à quelqu’un m’avait aidé » est bien moins menaçant que « Tu devrais consulter, quelque chose ne va pas chez toi ». Proposer plutôt qu’imposer. Accompagner sans forcer.
Mais in fine, malgré toutes les précautions de l’entourage, la décision appartient à l’adulte. Et c’est là toute la différence avec l’enfant que l’on peut conduire chez le spécialiste. On ne peut pas forcer un adulte à se soigner. On peut créer les conditions, ouvrir les portes, montrer l’exemple. Mais le pas, c’est lui seul qui peut le faire.
Quand la souffrance se retourne contre les autres
La souffrance psychologique non traitée ne reste pas toujours silencieuse. Elle prend parfois des formes qui débordent sur les autres. Certaines personnes, dans leur détresse, se tournent vers l’autodestruction. D’autres — et c’est un phénomène moins souvent évoqué mais tout aussi réel — développent des comportements qui impactent profondément leur entourage : manipulation, incrimination injuste, instabilité émotionnelle chronique, dépendance affective toxique.
Il est important de nommer cette réalité sans la diaboliser. Ces comportements ne sont pas le fruit d’une malveillance intrinsèque mais d’une souffrance qui n’a pas trouvé d’autre exutoire. Quelqu’un dont l’estime de soi est profondément fracturée peut développer des stratégies inconscientes pour se protéger — et ces stratégies peuvent être dévastatrices pour les personnes qui l’entourent.
L’entourage de ces personnes mérite également d’être accompagné. Vivre aux côtés de quelqu’un qui souffre intensément et qui ne cherche pas à se soigner est épuisant, culpabilisant, parfois dangereux. Reconnaître que l’on n’est pas responsable de la santé mentale d’un autre adulte est une forme de sagesse nécessaire — non par indifférence, mais par lucidité.
Se soigner : un acte de courage et de respect envers les autres
Il est temps de changer le récit autour de la consultation psychologique. Se soigner n’est pas un aveu de faiblesse. C’est au contraire l’un des actes de courage les plus exigeants qu’un adulte puisse poser. Cela demande de reconnaître que l’on souffre — ce qui implique une vulnérabilité. Cela demande d’accepter que l’on ne peut pas tout régler seul — ce qui demande de l’humilité. Cela demande de croire que l’on mérite d’aller mieux — ce qui n’est pas donné à tout le monde.
Mais prendre soin de sa santé mentale, c’est aussi prendre soin des autres. Un parent qui travaille sur ses propres blessures brise les cycles de transmission intergénérationnelle. Un conjoint qui gère son instabilité émotionnelle protège son partenaire et ses enfants. Un ami qui reconnaît ses comportements toxiques permet à ses relations de respirer. Se soigner est un acte profondément altruiste.
La notion de responsabilité individuelle en matière de santé mentale ne signifie pas qu’on est seul face à soi-même. Elle signifie que personne d’autre ne peut faire ce travail à notre place. Le thérapeute ouvre des portes, il ne les traverse pas à notre place. L’entourage peut soutenir, il ne peut pas guérir. C’est nous, et nous seuls, qui pouvons décider que nous méritons mieux que de continuer à souffrir.
Les limites de la responsabilité individuelle : honorer la complexité
Cette réflexion serait incomplète si elle ne reconnaissait pas ses propres limites. Certaines personnes sont dans une souffrance si profonde, si ancienne, si structurante, qu’elles ont perdu la capacité de reconnaître qu’elles ont besoin d’aide. La blessure elle-même les empêche de voir qu’elles sont blessées. Dans ces cas, la notion de responsabilité individuelle atteint ses limites — non pas parce qu’elle est fausse, mais parce que les conditions minimales de son exercice ne sont plus réunies.
C’est pourquoi la responsabilité individuelle doit s’accompagner d’une responsabilité collective. Des systèmes de santé accessibles, une déstigmatisation culturelle de la santé mentale, une éducation émotionnelle dès l’enfance : autant de conditions qui permettent aux individus d’exercer leur responsabilité. On ne peut pas demander à quelqu’un de prendre soin de sa santé mentale si les outils pour le faire sont inaccessibles, prohibitifs ou stigmatisants.
Conclusion : être adulte, c’est aussi se choisir
Nous sommes les héritiers de ce que nous n’avons pas choisi. Mais nous sommes aussi les architectes de ce que nous ferons de cet héritage. L’enfance nous forme, elle ne nous condamne pas. Les traumatismes nous marquent, ils ne nous définissent pas — à moins que nous choisissions, par inaction, de les laisser continuer à nous gouverner.
Être adulte, dans le sens le plus plein du terme, c’est assumer la responsabilité de sa propre intériorité. C’est reconnaître que personne ne viendra nous sauver à notre place. C’est comprendre que prendre soin de sa santé mentale n’est pas un luxe mais une nécessité — pour soi d’abord, pour les autres ensuite.
Les drames qui secouent nos communautés nous rappellent douloureusement ce qui arrive quand cette responsabilité n’est ni exercée par l’individu, ni soutenue par la société. Ils nous invitent à ne pas attendre le drame pour nous poser la question : est-ce que je prends soin de moi ? Est-ce que je fais vraiment ce travail intérieur que ma propre vie, et la vie de ceux que j’aime, méritent ?
La réponse à cette question est peut-être la plus importante que nous ayons à donner. Non pas à nos proches, non pas à la société. À nous-mêmes.